J'ai travaillé tout récemment à la ré-écriture des quelques premières pages
d'Akas, qui constitue l'une des deux histoires de Dobrande.
Le commencement d'un livre, d'une histoire, n'est jamais la partie la plus facile
; elle est toutefois loin d'être la plus complexe (la palme d'or de la complexité revient, selon moi, au dénouement de l'histoire et à la façon de préparer les adieux déchirants entre le lecteur
et les personnes). La réussite d'une introduction réside dans l'art de faire naître l'intérêt dans l'esprit du lecteur sans toutefois tomber dans l'excès - trop souvent constaté notamment dans le
domaine de l'h eroic fantasy).
Les pages que je vous propose ci-après sont bien loin d'être dans l'excès. En
revanche, je n'irai pas non plus jusqu'à dire qu'elle suscitent beaucoup d'intérêt. C'est une présentation du royaume et du voisinage proche d'Uldrich ; j'espère l'ensemble suffisamment fluide
pour éviter l'ennui. J'attends vos commentaires. Dites-moi également si les extraits proposés sont trop longs ou trop courts pour un blog.
Nous allons découvrir Uldrich, personnage-héros qui occupera la majorité des deux
histoires de Dobrande - Akas et Istarannon - ainsi que la citadelle d'Akas, capitale du royaume.
Uldrich se tenait appuyé nonchalamment à la balustrade de pierre d’une
des nombreuses terrasses de la citadelle. Dans son dos, c’était la vallée, la grande Vallée des Rois, encore plongée dans la pénombre, le froid et l’humidité ; une région suffisamment vaste
et déserte pour que quelques animaux sauvages vinssent jusqu’au bord du fleuve pour profiter de son herbe grasse et savoureuse. Face à lui, c’était Akas, la citadelle royale et capitale du petit
royaume de Dobrande avec, à son sommet, comme un geste obscène adressé au monde alentour, la tour du roc qui se dressait vers les cieux, aussi haute, froide et austère qu’elle était inutile et
prétentieuse. Uldrich l’observait fréquemment et longuement, avec minutie, comme s’il eût la volonté de la comprendre. Il se souvenait d’une époque où il n’était pas encore le plus fidèle
conseiller du roi, d’une époque où il n’avait même encore rien à faire avec le pouvoir royal, d’une époque où, selon lui, rien de ce qui s’était passé n’aurait dû arriver s’il avait été à cette
place, qu’il occupait désormais. Bien que d’aucun considéraient cette construction comme un monument dont chacun pouvait être fier, comme un chef d’œuvre d’architecture, le conseiller, lui, la
voyait surtout pour ce qu’elle avait été, réellement, concrètement et fondamentalement : un ouvrage dont l’édification avait mis en périls bien des vies d’ouvriers, sans but précis, sans
utilité et sans nécessité. Et c’était sans compter le choix du matériau, ce choix si contesté par toutes les tranches et tous les niveaux de la population d’Akas que la monarchie avait failli
être renversée.
La citadelle avait été érigée là, à flanc de montagne, et pour la faire
naître, il n’avait pas tant fallu bâtir, assembler et empiler que creuser, évacuer et enlever la matière de cette paroi rocheuse. En effet, Akas était établie d’un seul bloc. Des ouvriers
acharnés, par centaines, avaient œuvré sur ce chantier colossal pendant des décennies, grattant, taillant, sculptant une pierre résistante et traîtresse afin de creuser terrasses, esplanades,
escaliers et, plus profondément, maisons, auberges, échoppes et appartements royaux. Akas n’était qu’intériorité si bien que, vu depuis le contrebas, dans la Vallée des Rois, on ne distinguait
que fenêtres et balcons. L’avantage d’une telle œuvre, outre celui d’être l’unique exemple de cette architecture dans tout le royaume, était d’apporter une solidité à toute épreuve. La
contrepartie était ce froid glacial et pénétrant qui emprisonnait tous les étages de la ville des premiers matins de l’année jusqu’au dernier et qui, disait-on, évinçait les faibles cœurs des
murs de la cité et renforçait les plus endurants.
Akas avait cette réputation de place forte, indomptable et imprenable,
réputation d’autant plus renforcée par la présence, dans les profondeurs de la montagne dans laquelle elle était creusée, d’un minerai étrange et particulier qu’on ne trouvait que là, un minerai
qui ne se laissait maîtriser qu’à de très hautes températures et qui permettait par la suite la confection d’armes et armures particulièrement lourdes et résistantes : le roc lourd. La
présence de cette ressource dans les profondeurs d’Akas ainsi que la position privilégiée de la ville, perchée entre ciel et terre, accrochée à la montagne comme un nid d’aigle, assurèrent dès
les premières années de son érection une autorité infaillible à la capitale. L’image d’une citadelle forte et inébranlable, sans compter l’austérité de son atmosphère, inspirait respect et
soumission aux contrées avoisinantes. Il n’y avait qu’un seul événement de son passé qui avait survécu au passage du temps. L’édification de la Tour du Roc avait été décidée par le roi actuel,
Aldebert, au tout début de son long règne. Cette volonté bien qu’extravagante n’avait rien de préjudiciable à la vie de la cité. Ce qui l’était bien davantage, en revanche, avait été le choix du
monarque de voir sa tour faite de roc lourd massif. Non seulement s’agissait-il là d’un choix stratégique particulièrement peu judicieux – en quoi cette tour décorative nécessitait-elle de
résister à toutes les foudres du ciel ? mais il impliquait également de puiser considérablement dans les réserves de roc lourd des chantiers miniers, réserves encore à ce jour indéterminées
et qui viendraient tôt ou tard à être complètement épuisées. Ce jour, pensait Uldrich, serait probablement le premier d’une longue ère de déchéance pour Akas. C’était le genre de choses qu’il
parvenait à deviner avec une grande justesse. Il savait que, tôt ou tard, la présence ou l’absence de réserves de roc lourd déciderait du devenir de la citadelle. Ainsi, chaque matin, il lançait
un regard réprobateur à cette structure noire, comme l’accusant d’être le signe d’une chute à venir ; cette contemplation le mettait souvent dans une humeur massacrante. Il arriva enfin à
s’y arracher après de longues minutes de réflexion silencieuse et passa la main dans la masse grise de ses longs cheveux secs. Il se retourna en direction de la Vallée des Rois. Cette vaste
étendue herbeuse s’étendait en contrebas, à près de trente mètres en dessous des premiers balcons d’Akas. Un fleuve au loin, l’Oren, serpentait, large et placide, du nord au sud. Ce côté-là était
de loin le préféré du conseiller royal. Il y avait là la nature, la simplicité et la fraîcheur du paysage. Il laissa glisser sa main calleuse sur la balustrade de pierre froide. Il aimait ce
contact qui représentait, par opposition à la tour, le côté humble et honnête de cette bonne vieille cité de cailloux.
Pourtant, le côté est de la ville, celui qui avait pour arrière-plan la
Vallée des Rois, entretenait sa part de crainte et d’inconnu. Sur le côté ouest, c’était la falaise, la grande chaîne du Letion s’étirant lui aussi du nord au sud, la solidité de ses contreforts
assurant sa sécurité à la ville mais à l’ouest, c’était l’étendue vaste et dégagée de la vallée, fermée au sud par les monts Oros, et au-delà, la dangereuse cité des Mages de Geranan. Uldrich
s’efforçait de ne pas y penser. Songer à Geranan, c’était un peu la laisser s’immiscer en soi. Hormis les téméraires, personne ne méditait sur la Cité du Cercle sans être pris de frissons et de
frayeur.
Quand les premières lueurs parurent à l’est, Uldrich abandonna son
observatoire et gravit près d’une dizaine d’escaliers successifs, passant notamment devant le quartier militaire puis, au-dessus, le quartier royal et le large parvis du palais et de la Tour du
Roc, et enfin le quartier des artisans forgerons et métallurgistes, parmi les meilleurs du royaume. Au-delà de cet étage, l’on ne trouvait plus guère que de vieilles habitations abandonnées dont
l’irrégularité des parois conférait à l’ensemble un aspect de caverne sauvage plutôt que de maison. A ce niveau, le vent était constant et le froid trop vif pour que quiconque puisse y vivre à
longueur d’année. Si l’on s’éloignait suffisamment en direction des profondeurs de la montagne, on finissait par sinuer dans d’étroites ravines en pente raide qui grimpaient en direction du
plateau d’Akas. C’était d’une certaine façon la porte de derrière de la citadelle mais le chemin était si exigüe et dangereux pour le pied inexpérimenté que personne ne songeait jamais qu’on pût
arriver en Akas par cette voie-là. Bon nombre d’habitants de la ville ignoraient même l’existence de ces passages.
La destination du premier conseiller, en ce matin, se situait encore
au-delà. Il avait convenu d’inspecter scrupuleusement les chantiers miniers d’Akas car si ces étages et les suivants étaient complètement désertés par les habitants, des mineurs y œuvraient
encore jour et nuit afin d’extraire du Letion le précieux roc lourd. Il voulait être là le jour où le rythme d’extraction du minerai viendrait à baisser, faute de gisements exploitables. Il le
voulait plus que tout au monde. Lorsqu’un tel drame surviendrait, il lui faudrait mettre à contribution tout son savoir-faire et son expérience pour qu’Akas ne soit pas déchue. Même si, selon le
conseiller Uldrich, le risque d’une pénurie de roc lourd était le danger le plus terrible pour Akas pour les décennies à venir, il n’en pipait mot. Tous ses collaborateurs, les autres conseillers
ainsi que le roi lui-même n’avaient pas la même façon de percevoir le monde que lui. D’une certaine façon, Uldrich avait une façon d’appréhender l’avenir qui lui était propre ; l’exposer à
autrui serait la tourner en ridicule puisque personne ne la comprendrait ni ne la soutiendrait. Peu importait qu’Uldrich dût agir de manière solitaire et isolée. Ce qui importait, c’était que,
depuis toujours, ses conseils et ses opinions eussent toujours permis à la cité de perdurer, ainsi qu’à la monarchie qu’elle accueillait en son sein glacé.
Le conseiller, perdu dans ses méditations quotidiennes éternelles, arriva
bien vite à l’entrée des premières galeries. A partir d’ici, le Letion devenait un véritable réseau souterrain doublé d’un réseau de rails. Un wagonnet avançait d’ailleurs en direction d’Uldrich,
poussé par deux mineurs. Ils ne reconnurent pas tout de suite le conseiller, éblouis par le contraste entre les cavernes et l’extérieur et par le jour qui se levait à l’est. Cependant, ils
étaient maintenant habitués à ses visites quasi quotidiennes.
« Bonjour, Monseigneur Uldrich, dirent-ils presque en
cœur.
_ Bonjour, bonjour. Je ne cesserai de vous le dire, à tous, je ne suis pas
seigneur en ce royaume, ni en aucun autre à ma connaissance. Uldrich suffirait, je présume, ou bien conseiller Uldrich, s’il vous faut me donner un titre pour vous mettre à votre
aise.
_ Très bien, conseiller, veuillez-nous excuser. »
Uldrich n’avait pas particulièrement d’intérêt à entretenir ce respect et
cette crainte naturelle que toutes les simples gens éprouvaient déjà naturellement à son égard puisqu’il aimait pouvoir comprendre, penser et agir comme eux – au besoin, se fondre parmi eux -
mais il semblait que sa position sociale, l’aura de mystère qui l’entourait et sa grande taille l’empêcheraient pour toujours d’être considéré comme l’un des leurs. Comment pouvait-il en
être autrement quand il s’agit de la personne la plus proche du roi en personne, avant même sa propre fille, Zigmaël.
« Quelles sont les nouvelles des profondeurs ? demanda-t-il aux
deux ouvriers.
_ Peu de nouvelles, Monseigneur, les filons qu’on a trouvés le mois
dernier donnent toujours autant. Ça va durer, de l’avis de tous les gars. Quelles sont les nouvelles d’en bas ? questionna l’un des deux en retour.
_ La fête du printemps se prépare malgré les rigueurs de l’hiver ».
Ce furent ses seuls mots. Et le ton sec et peu amical dont il usa machinalement n’enjoignirent pas les deux mineurs à poursuivre leur discussion. Ils baissèrent les yeux, presque honteux, et
reprirent leur chemin.
Uldrich laissa les ouvriers derrière lui et poursuivit son chemin,
s’entourant de ténèbres de plus en plus poisseuses, à peine entrecoupées de torches en fin de vie qui empestaient le brai.